(Guinée Eco) – La récente annonce par le président Mamadi Doumbouya, d’interdire l’exportation de l’or brut et d’imposer le raffinage local de toute la production nationale marque une rupture historique. Pour le Dr Oumar Totya Barry, chercheur en gouvernance minière, ce changement de paradigme est une opportunité industrielle majeure, mais sa réussite dépendra d’une intégration économique rigoureuse et de la gestion fine des risques juridiques.

La Guinée s’apprête-t-elle à tourner définitivement la page de l’extractivisme pur ? C’est l’ambition affichée par les autorités de Conakry à travers l’interdiction imminente d’exporter l’or brut. Interrogé par nos confrères d’Africaguinee.com, le Dr Oumar Totya Barry qualifie cette mesure de décision à la fois « stratégique, économique et politique ».
Selon ce chercheur en gouvernance minière, le pays s’inscrit désormais dans une dynamique globale de transformation locale de ses ressources, à l’image des réformes en cours dans les secteurs de la bauxite (avec les projets d’alumine) et du fer. « Un minerai transformé sur place est toujours économiquement plus rentable qu’un minerai exporté à l’état brut », rappelle-t-il, tout en nuançant que les retombées à court terme resteront mesurées, le temps que les investisseurs privés rentabilisent les infrastructures.
Nimba Gold Refinery : l’outil de la souveraineté aurifère
Au cœur de cette réforme se trouve la future Nimba Gold Refinery. Construite par des investisseurs émiratis, cette infrastructure – présentée comme l’une des plus grandes d’Afrique de l’Ouest – aura la lourde tâche d’absorber une production nationale qui dépasse déjà les 25 tonnes par an (selon les données de l’ITIE).
Au-delà du symbole et de la fierté nationale, le Dr Barry souligne que le projet pourrait repositionner la Guinée comme un véritable hub régional du raffinage, capable d’attirer l’or de pays voisins comme la Sierra Leone, le Libéria ou la Côte d’Ivoire. L’enjeu à terme est clair : créer de la valeur ajoutée locale, générer des revenus fiscaux accrus pour l’État, et favoriser la montée en compétences de la main-d’œuvre guinéenne.
Les défis de la mise en œuvre : entre droit minier et formalisation artisanale
Cependant, la transition vers le « tout-raffiné » local ne se fera pas sans obstacles. Le chercheur identifie trois défis majeurs pour les autorités :
Le risque de contentieux juridique : Les sociétés minières industrielles opèrent sous des conventions qui garantissent souvent le libre rapatriement ou la libre exportation de leur production. Si le chef de l’État a menacé de résilier les contrats non conformes, le Dr Barry plaide plutôt pour une conciliation. Un recours à l’arbitrage international en cas de litige rigide serait dommageable tant pour l’État que pour le climat des affaires.
L’encadrement du secteur artisanal : Une part substantielle de l’or guinéen provient de l’orpaillage traditionnel, un secteur qui échappe encore largement aux radars de l’État et alimente les circuits de contrebande aux frontières. Canaliser ce flux vers la nouvelle raffinerie exigera une formalisation stricte et la décentralisation des capacités de certification (actuellement concentrées à Conakry) vers les zones de production.
Le transfert de technologies et les normes : Pour que cette usine ne soit pas une simple « esthétique industrielle », la Guinée doit impérativement négocier la maîtrise technique de l’outil par les nationaux. De plus, la raffinerie devra s’aligner sur les exigences internationales de traçabilité et de sécurité pour rassurer des marchés mondiaux très pointilleux.
Éviter l’effet d’annonce : pour une chaîne de valeur intégrée
Pour le Dr Oumar Totya Barry, le succès de cette politique publique, dont l’application sera progressive, réside dans l’adoption d’une vision globale. L’État ne doit pas penser la raffinerie de manière isolée.
Pour que l’économie nationale en tire pleinement profit, il est crucial de bâtir un écosystème interconnecté : laboratoires de contrôle de qualité performants, logistique de transport sécurisé, et intégration des PME locales dans les services connexes. C’est uniquement à cette condition que la Guinée transformera son or en un véritable moteur d’industrialisation durable.
B. Sylla pour Guinee-eco.com