(Guinée Eco) – Le changement climatique constitue aujourd’hui l’un des plus grands défis du continent africain. Bien qu’elle ne soit responsable que d’environ 3,8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, l’Afrique est la région du monde la plus exposée à ses conséquences économiques et sociales. Dans un contexte marqué par une forte croissance démographique — la population devrait atteindre 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050 — et une urbanisation rapide, les effets du réchauffement fragilisent déjà les bases économiques du continent.

L’agriculture est le cœur battant de l’économie africaine. Elle emploie 65 % de la population active et contribue à près de 23 % du PIB continental. Mais ce secteur vital est aujourd’hui en péril. Les sécheresses plus fréquentes et plus longues réduisent considérablement la productivité des cultures. Selon la FAO, les pertes agricoles dues aux aléas climatiques représentent déjà 10 à 15 milliards de dollars par an.
Les rendements du maïs, du riz et du blé, essentiels à la sécurité alimentaire, pourraient diminuer de 20 % à 30 % d’ici 2050 si aucune mesure d’adaptation n’est mise en place. Au Sahel, l’avancée du désert réduit chaque année la superficie cultivable d’environ 500 000 hectares. En Afrique de l’Est, plus de 20 millions de personnes ont été menacées par l’insécurité alimentaire à cause de la sécheresse entre 2020 et 2022.
L’Afrique est le continent le plus exposé au stress hydrique. D’ici 2030, 250 millions de personnes pourraient manquer d’eau, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Les fleuves, piliers de l’irrigation et de l’énergie hydroélectrique, subissent de fortes variations de débit. Le Nil, dont dépendent 280 millions de personnes, voit sa régularité menacée par les modifications des cycles de pluie et de fonte des glaciers en Éthiopie.
Les conséquences économiques sont lourdes : en Afrique de l’Ouest, les barrages du fleuve Sénégal (Diama et Manantali) connaissent des fluctuations de débit qui perturbent la production hydroélectrique, source d’énergie pour plus de 2 millions de personnes. Au total, près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité, et le changement climatique risque de retarder encore les efforts de couverture énergétique.
L’Afrique est le continent qui s’urbanise le plus vite. La population urbaine passera de 600 millions aujourd’hui à 1,5 milliard en 2050. Or, les villes africaines sont extrêmement vulnérables aux effets climatiques. Lagos, mégalopole nigériane de plus de 20 millions d’habitants, perd chaque année plusieurs milliards de dollars à cause des inondations. À Dakar, une seule saison de pluies extrêmes peut provoquer des dégâts dépassant les 100 millions de dollars en infrastructures et habitations.
La Commission économique pour l’Afrique (CEA) estime que le coût annuel des catastrophes naturelles liées au climat pourrait atteindre 50 milliards de dollars d’ici 2030, contre environ 7 à 8 milliards actuellement.
Le climat affecte aussi la santé publique. Le réchauffement accroît la propagation de maladies comme le paludisme, qui touche encore 247 millions de personnes en Afrique chaque année, soit 94 % des cas mondiaux (OMS, 2023). La hausse des températures réduit la productivité des travailleurs : selon l’Organisation internationale du travail (OIT), l’Afrique pourrait perdre 5 % de ses heures de travail d’ici 2030, l’équivalent de 80 millions d’emplois à temps plein, en raison du stress thermique.
Les migrations climatiques constituent une autre conséquence majeure. La Banque mondiale prévoit qu’en l’absence de politiques d’adaptation, 216 millions de personnes pourraient être contraintes de se déplacer à l’intérieur de leur pays en Afrique subsaharienne d’ici 2050. Dans le Sahel, la raréfaction des pâturages alimente déjà des conflits récurrents entre éleveurs et agriculteurs. Sur les côtes, la montée du niveau de la mer menace des villes comme Abidjan, Lagos ou Dar es-Salaam : on estime que 116 millions d’Africains vivant en zone côtière sont exposés au risque d’inondations d’ici 2030.
Face à ces défis, l’Afrique n’est pas condamnée à subir. Elle dispose d’un potentiel considérable en énergies renouvelables. Le Maroc a investi plus de 9 milliards de dollars dans ses projets solaires, dont Noor Ouarzazate, l’un des plus grands complexes solaires du monde. Le Kenya tire déjà 85 % de son électricité de sources renouvelables (éolien, géothermie, hydroélectricité). L’Éthiopie développe le barrage de la Renaissance, qui fournira à terme 6 000 MW d’énergie.
Des projets d’adaptation, comme la Grande Muraille Verte, visent à restaurer 100 millions d’hectares de terres dégradées et à créer 10 millions d’emplois verts d’ici 2030. Mais ces ambitions dépendent fortement des financements internationaux. Les pays riches avaient promis de mobiliser 100 milliards de dollars par an pour le climat en faveur des pays en développement, mais seuls 83 milliards ont été réellement débloqués en 2020, dont une part limitée pour l’Afrique.
Le changement climatique est déjà une réalité économique en Afrique : il coûte des dizaines de milliards de dollars chaque année, réduit la productivité agricole, fragilise les infrastructures et menace la santé et la sécurité des populations. Pourtant, cette crise pourrait aussi être une opportunité.
Si l’Afrique parvient à mobiliser les financements nécessaires, à renforcer ses politiques d’adaptation et à investir dans les énergies renouvelables, elle pourrait devenir un acteur majeur de l’économie verte mondiale. L’enjeu est immense : il s’agit non seulement de protéger les populations d’aujourd’hui, mais aussi de garantir un avenir viable aux 2,5 milliards d’Africains de demain.
Moussa Ba, Dakar/Sénégal