Les gouvernements africains doivent prendre des mesures urgentes face aux pénuries d’engrais (Par Chakib Jenane et Martin Fregene)

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(Guinée Eco) – La sécurité alimentaire en Afrique pourrait être gravement perturbée par l’incertitude persistante dans le détroit d’Ormuz. Le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran perturbe les flux commerciaux mondiaux d’engrais, ce qui risque de priver des millions d’agriculteurs africains d’ammoniac, d’urée, de phosphate, de soufre et d’autres intrants fertilisants essentiels à la production alimentaire en Afrique subsaharienne.

Les cargaisons d’engrais transitant par le détroit d’Ormuz représentent, par exemple, environ un quart du commerce mondial d’ammoniac et plus d’un tiers du commerce maritime d’urée. Le moindre risque perçu peut faire grimper les prix des engrais, bloquer les expéditions et provoquer une forte inflation des prix alimentaires.

Ce scénario d’insécurité alimentaire n’est pas nouveau : les perturbations liées à la pandémie de COVID-19 et la guerre en Ukraine ont fait grimper les prix des engrais à des niveaux records, révélant notre dépendance à l’égard d’une poignée de plateformes d’exportation et de voies de transport saturées.

Environ 80 % des engrais utilisés en Afrique subsaharienne sont importés, souvent à des prix bien supérieurs à ceux pratiqués en Europe en raison des coûts de transport, de financement et de logistique. Lorsque l’approvisionnement mondial est perturbé, ce sont généralement les agriculteurs africains qui en subissent le plus durement les conséquences économiques. Pour de nombreux gouvernements, la sécurité d’approvisionnement en engrais est indissociable de la sécurité alimentaire, elle-même liée à la stabilité économique et sociale.

Les petits exploitants agricoles africains sont en première ligne face à cette crise. Ils produisent près de 70 % de l’alimentation en Afrique subsaharienne et, contrairement aux grandes exploitations commerciales qui disposent des liquidités nécessaires pour sécuriser leurs approvisionnements plus tôt, ils ont souvent un accès limité aux engrais ou sont confrontés à de fortes hausses de prix.

Les programmes de garantie de crédit commercial du Mécanisme de financement des engrais pour l’Afrique de la Banque permettent aux importateurs d’engrais et aux agriculteurs comme Hellen Pfachi au Zimbabwe d’accéder aux engrais.

Les programmes de garantie de crédit commercial du Mécanisme de financement des engrais pour l’Afrique de la Banque permettent aux importateurs d’engrais et aux agriculteurs comme Hellen Pfachi au Zimbabwe d’accéder aux engrais.

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), une réduction de seulement 10 % de la disponibilité des engrais pourrait entraîner une baisse de 25 % des productions de maïs, de riz et de blé en Afrique subsaharienne. Ceci pourrait provoquer une inflation alimentaire pouvant atteindre 8 % sur le continent.

En 2022, le Groupe de la Banque africaine de développement a lancé le Mécanisme africain de production alimentaire d’urgence, doté de 1,5 milliard de dollars, afin d’aider les pays à faire face aux perturbations des approvisionnements. Cette initiative a permis de fournir des semences et des engrais adaptés au climat à près de 16 millions de petits exploitants agricoles dans 35 pays, contribuant ainsi à la production de 46 millions de tonnes de denrées alimentaires, d’une valeur d’environ 19 milliards de dollars, grâce à un cofinancement de près de 323 millions de dollars de partenaires internationaux. Après avoir distribué 3,5 millions de tonnes d’engrais à ce jour, le Mécanisme déploie une deuxième phase visant à accompagner la Banque dans sa transition d’une aide d’urgence immédiate vers la consolidation, le renforcement et l’institutionnalisation d’une souveraineté alimentaire nationale durable. Cette solution, conçue par l’Afrique, contribue à atténuer l’incertitude liée aux flux d’engrais dans le détroit d’Ormuz.

Pour atténuer les risques immédiats du conflit iranien et renforcer la résilience à long terme, les décideurs politiques, les partenaires et les alliés africains devraient agir sur cinq fronts.

Premièrement, il est nécessaire de renforcer la veille concurrentielle. Le suivi en temps réel des flux commerciaux, des routes maritimes et des tendances des prix aide les décideurs politiques à anticiper les perturbations. Le système de surveillance du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz mis en place par ONU Commerce et Développement montre comment les données commerciales peuvent permettre d’anticiper l’aggravation des pénuries. Le partage de données entre les institutions régionales, telles que celles pilotées par le Partenariat africain pour les engrais et l’agroalimentaire, permettrait aux pays d’évaluer leur exposition et de coordonner leurs actions.

Deuxièmement, les gouvernements africains et les organisations régionales doivent coordonner leurs achats régionaux et constituer des stocks de réserve. En mutualisant la demande d’engrais, ils peuvent négocier de meilleurs prix et réduire le risque d’interdictions d’exportation ou de flambées des coûts de transport. Des réserves partagées, via les circuits commerciaux, peuvent stabiliser les marchés en période de pénurie. Des partenariats avec les principaux producteurs d’engrais africains, comme le Maroc et le Nigéria, pourraient contribuer à stabiliser les marchés et à limiter les achats de panique.

Vue d’ensemble de l’usine d’engrais Indorama Eleme au Nigéria, soutenue par la Banque africaine de développement et qui fait partie d’un nombre croissant de centres de production d’engrais basés en Afrique.

Vue d’ensemble de l’usine d’engrais Indorama Eleme au Nigéria, soutenue par la Banque africaine de développement et qui fait partie d’un nombre croissant de centres de production d’engrais basés en Afrique.

Troisièmement, les États africains doivent accroître d’urgence leur production nationale et régionale. Des pays comme le Maroc, le Nigéria, le Kenya et l’Éthiopie développent leurs capacités de production et de mélange d’engrais, mais celles-ci restent limitées par rapport à la demande. Les partenariats public-privé devraient investir dans la modernisation des usines de mélange, des ports et des infrastructures ferroviaires, tout en promouvant les engrais organiques et une gestion adaptée des nutriments aux sols.

Quatrièmement, les gouvernements africains doivent protéger les petits exploitants agricoles contre les flambées des prix. Des subventions ciblées, des systèmes de bons numériques et un accès élargi au crédit saisonnier peuvent contribuer à alléger le fardeau de la volatilité mondiale qui pèse sur les populations les moins à même de l’absorber.

Enfin, nous devons soutenir l’ Initiative africaine pour la santé des sols et les engrais . Adopté lors du Sommet africain sur la santé des sols et les engrais, organisé par l’Union africaine en 2024, le plan d’action décennal de cette initiative vise à inverser la dégradation des sols en Afrique, à stimuler la productivité agricole, à tripler l’utilisation d’engrais, à restaurer près d’un tiers des sols dégradés et à doubler les rendements céréaliers.

À l’approche de la saison des semis 2026, la capacité de l’Afrique à gérer les risques liés à l’approvisionnement en engrais dépendra de la rapidité avec laquelle les gouvernements, les organisations régionales et les partenaires du secteur privé collaboreront et à grande échelle.

Le programme « AgriConnect » de la Banque mondiale, lancé fin 2025 en collaboration avec le Groupe de la Banque africaine de développement et d’autres organisations, illustre ce que peut donner cette approche partenariale. En combinant conseils agricoles numériques, facilitation de l’accès au crédit et agriculture climato-intelligente, AgriConnect peut aider les agriculteurs à obtenir les engrais et autres intrants nécessaires, leur montrer comment les utiliser plus efficacement et les outiller pour mieux résister aux fluctuations des marchés mondiaux.

Les tensions dans le Golfe nous rappellent qu’une perturbation sur une voie maritime lointaine peut entraîner une hausse des prix alimentaires pour les ménages africains, à des milliers de kilomètres de là. Les banques multilatérales, les agences régionales et les autres partenaires au développement doivent adapter leurs financements aux priorités en matière de sécurité alimentaire et d’approvisionnement en engrais. En agissant rapidement, ces partenariats pourraient transformer la crise actuelle en une opportunité pour consolider la souveraineté alimentaire et économique de l’Afrique à long terme.

À propos des auteurs

Chakib JenaneChakib Jenane est directeur régional des pratiques pour l’équipe Planète, région Afrique de l’Ouest et centrale, à la Banque mondiale.

 

 

 

Martin FregeneMartin Fregene est directeur de l’agriculture et de l’agro-industrie et responsable de l’agriculture, du développement humain et social au sein du Groupe de la Banque africaine de développement.

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